Un mot d’adulte dans un cerveau d’enfant
En crèche, la scène est fréquente : un enfant pousse, mord, arrache un jouet ou tape, et l’adulte dit aussitôt : « Dis pardon ». L’intention est compréhensible. On veut transmettre le respect, reconnaître la peine de l’autre enfant, poser une limite. Mais pour un jeune enfant, surtout avant 3 ans, le mot « pardon » est souvent une formule sociale plus qu’une compréhension morale.
Les travaux de Jean Piaget sur le développement moral, ceux de Lev Vygotski sur le langage comme outil de pensée, ou encore les apports de John Bowlby et Mary Ainsworth sur la sécurité affective nous rappellent une chose essentielle : l’enfant apprend d’abord dans la relation. Il ne devient pas attentif à l’autre parce qu’on lui impose une phrase, mais parce qu’un adulte l’aide à comprendre ce qui se passe, sans l’humilier ni l’abandonner dans son impulsion.
Avant le pardon, il y a l’impulsion
Chez le jeune enfant, beaucoup de gestes qui blessent ne sont pas prémédités. Une morsure peut dire la fatigue, la frustration, le trop-plein sensoriel, l’envie d’entrer en relation, l’incapacité à attendre ou à verbaliser. Un coup peut être un débordement plus qu’une intention de faire mal. Cela n’excuse pas le geste, mais cela change la manière de l’accompagner.
Le rôle professionnel consiste alors à tenir deux réalités ensemble : protéger l’enfant qui a été blessé et accompagner celui qui a débordé. Dire simplement « tu dois demander pardon » peut fermer la situation trop vite. L’enfant peut répéter le mot pour satisfaire l’adulte, sans avoir compris l’effet de son geste. On obtient une conformité immédiate, mais pas forcément une construction intérieure.
Nommer, contenir, relier
Une posture plus ajustée consiste à mettre des mots sur la situation : « Tu voulais le camion. Tu l’as poussé. Regarde, il pleure. Son corps a eu mal. Je ne te laisse pas pousser. » Cette phrase fait beaucoup de travail à la fois : elle reconnaît l’élan de l’enfant, elle pose la limite, elle attire son attention sur l’autre et elle évite de le réduire à son geste.
Winnicott parlait de l’importance d’un environnement suffisamment sécurisant pour permettre à l’enfant de grandir psychiquement. En crèche, cela signifie que l’adulte ne dramatise pas, ne moralise pas, mais reste ferme et présent. L’enfant a besoin d’un adulte qui l’aide à revenir dans la relation après le conflit, pas d’un adulte qui exige une réparation symbolique qu’il ne maîtrise pas encore.
La réparation concrète avant la formule
Avant de demander pardon, on peut proposer une réparation accessible : apporter un mouchoir, rendre le jouet, aider à reconstruire la tour, faire doucement avec la main, attendre que l’autre enfant soit prêt à reprendre contact. Ces gestes ont souvent plus de sens pour un tout-petit qu’un mot abstrait. Ils inscrivent l’enfant dans une action réparatrice, visible et compréhensible.
Par exemple, après une morsure, l’adulte peut dire : « Je vais m’occuper de Lina, elle a mal. Tu peux rester près de moi. Après, si tu veux, tu pourras lui apporter le doudou. » L’enfant qui a mordu n’est ni exclu ni mis en scène devant le groupe. Il observe, il entend, il commence à faire des liens. C’est dans cette répétition calme que se construit peu à peu l’empathie.
Ne pas confondre culpabilité et responsabilité
La culpabilité écrase souvent le jeune enfant : « tu as fait mal, ce n' est pas gentil, demande pardon ». La responsabilité, elle, se construit : « ton geste a eu un effet, l’autre a eu mal, je vais t’aider à réparer autrement ». Cette nuance est fondamentale en équipe, car elle évite de faire du pardon une petite scène de soumission.
Un enfant peut apprendre qu’un adulte prend soin de chacun : celui qui pleure, celui qui a débordé, celui qui a eu peur en voyant la scène. Cette cohérence éducative donne du sens aux règles. Elle permet aussi aux professionnels de sortir d’un automatisme culturel pour entrer dans une observation plus fine : que s’est-il passé avant le geste, à quel moment de la journée, avec quel niveau de fatigue, dans quel espace, avec quels objets en tension ?
Quand le mot « pardon » commence à prendre sens
Il ne s’agit pas de bannir le mot « pardon » de la crèche. Il peut avoir toute sa place, mais comme un mot modélisé, accompagné et progressivement habité. L’adulte peut dire lui-même : « Je suis désolé, je t’ai bousculé en passant », ou « Je vais réparer, j’ai renversé ton dessin ». L’enfant entend alors que le pardon n’est pas une punition, mais une manière de reconnaître l’autre.
Vers 3 ans et au-delà, certains enfants commencent à mieux comprendre l’effet de leurs actes, même si cela reste très variable selon le langage, la maturité émotionnelle, l’histoire personnelle et le contexte. On peut alors formuler autrement : « Est-ce que tu veux lui dire quelque chose ? » ou « Qu’est-ce qu’on peut faire pour l’aider maintenant ? » Le pardon devient une possibilité relationnelle, pas une obligation vide.
Un sujet d’équipe, pas une réponse automatique
La question du pardon mérite d’être travaillée en réunion d’équipe, car elle touche aux valeurs, aux habitudes familiales, aux représentations de l’autorité et à la place donnée aux émotions. Certaines familles attendent que l’enfant dise pardon. D’autres craignent qu’on le force. Les professionnels peuvent expliquer leur choix : en crèche, on accompagne la réparation, on met des mots, on protège chacun, et l’on aide progressivement l’enfant à comprendre.
Cette posture demande de la cohérence. Si un adulte exige « pardon » pendant qu’un autre privilégie la réparation concrète, l’enfant reçoit des messages flous. Une ligne commune peut être simple : on n’impose pas une formule à un enfant qui ne la comprend pas encore, mais on ne banalise jamais le geste. On accompagne toujours l’émotion, la limite et la réparation.
Accompagner sans donner de leçon
La crèche n’est pas un tribunal miniature. C’est un lieu d’apprentissage social intense, où les enfants découvrent chaque jour que les autres ont un corps, des envies, des limites et des émotions. Le pardon viendra, mais il viendra mieux s’il s’appuie sur des expériences vécues : être consolé, voir l’autre consolé, réparer, recommencer, entendre l’adulte nommer avec justesse.
Finalement, la vraie question n’est peut-être pas : faut-il demander pardon ? Elle est plutôt : qu’est-ce que l’enfant comprend de ce moment, et que lui permettons-nous d’apprendre ? En crèche, le mot « pardon » peut devenir précieux lorsqu’il n’est plus une consigne réflexe, mais l’aboutissement d’un chemin : reconnaître, ressentir, réparer, puis un jour, le dire avec intention.
Clarisse Bachelart